Mes petites créations ...

Mes petites créations ...

Le secret partagé

 

« Allez ma grande, dépêche toi, on va le rater !

- Mais papa, je peux pas courir plus vite ! » Je sens mon souffle s’accélérer, je force avec mes petites jambes, mais rien à faire, je ne peux forcer davantage. Mon père me soulève alors et court avec moi dans les bras, mes cheveux au vent, mon petit sac ballottant dans mon dos, je m'agrippe à son cou de toutes mes forces. Quelle sensation ! Ma petite casquette rose s'envole, mais mon père continue de cavaler. Nous arrivons au bout de l'embarcadère, j'ai maintenant un papa tout rouge, il respire à grand bruit, et me pose à terre. Nous voyons le bateau s'éloigner, sans nous.

«  Papa, j'ai perdu ma casquette.

- Ah on va la récupérer ma puce, maintenant qu'on a loupé la navette, on a le temps.

- On prendra celle d'après, c'est pas grave.

- C'était la dernière, on est obligé de dormir sur l'île ce soir.

- On va retourner chez mamie alors.

- Pas d'autres choix, poupée. »

Nous restons là, au bout du quai, le bateau navigue déjà au loin, les vagues et leurs écumes mousseuses avancent vers nous, l'odeur d'iode nous fouette les narines. Mes petits doigts enfermés dans la grande main chaude de mon père, nous fixons tous deux l'horizon, deux abandonnés. La mer est si belle, scintillante et profonde, cette mer que j'aime tant et qui pourtant a emporté la mienne et ne me la rendra jamais . Je sais bien que papa n'aime pas rester trop longtemps chez mamie, qu'il y va pour moi, elle lui rappelle trop maman et ça lui fait si mal. Les photos d'elle partout, sa chambre de jeune fille intacte. Moi, j'aime me retrouver dans son univers, ça me permet de ne pas l'oublier, car c'est horrible mais plus le temps passe et moins je me souviens de son visage, je n'entends plus le son de son rire, ça me fait peur d'oublier ma maman. Mon père veut la mettre loin de lui pour continuer à vivre comme il dit.

Nous remontons la route, la marée monte, les derniers baigneurs ramassent leurs serviettes, les enfants se remplissent les poches de coquillages, pendant que leurs mamans essuient le sable de leurs petits petons. Que j'aimerai encore moi aussi avoir une maman... J'envie tous ces autres qui ont cette chance, et qui pourtant ne la connaisse pas. Nous arrivons devant la jolie maison blanche aux hortensias de mes grand-parents. Mamie nous ouvre avant que nous ayons sonné.

«Eh bien Paul, de retour, tu as oublié quelque chose ?

- Nous avons raté la navette, on peut rester là ce soir.

- Bien entendu, rentrez donc, c'est Gilbert qui va être heureux, on est si triste quand vous partez, nous voilà gâtés. »

Je me demande où nous allons dormir, je sais que papa n'en a pas envie mais j’espère fort que mamie nous mette dans la chambre de maman, en même temps c'est ça ou le canapé, la maison est petite alors je pense que j'ai toutes mes chances.

« Ce soir, c'est soupe aux légumes du jardin, on passe à table à 19 heures comme d'habitude,

installez vous au salon avec papy, j'ai un peu de temps, je vais aller préparer votre chambre pour la nuit.

- Quelle chambre ? demande papa, tendu

- Pardi, il n'y en a pas dix, celle de Madeleine.

- On dormira dans le salon, ce sera très bien.

- Ne sois pas bête le canapé ne se déplie pas vous serez mieux là haut. »

Sur ces mots, elle fila à l'étage. Que pouvait-il répondre à ça, hors de question que je dorme dans ce lit, dans cette chambre, il ne pouvait pas lui dire ça, à elle, il ne dit donc rien, résigné, la nuit allait être longue.

Le repas avalé, les dents lavées, nous voilà installés devant le feuilleton policier du vendredi soir, à un certain âge les habitudes ont la dent dure. 22H30 sonne à la pendule du salon, mon grand-père se lève, éteins la télé, bisous de bonne nuit et direction le lit.

Nous nous installons au chaud sous la couette, mon père éteins la lampe de chevet et me souhaite bonne nuit. Je reste les yeux grands ouverts, ils s’accoutument doucement à l'obscurité, j'entends le souffle de mon père près de moi, je sais que lui aussi ne dort pas. Le temps passe, nous restons immobiles et toujours éveillés dans le lit de ma mère qui, elle, n'est plus là.

«  Papa, j'étais gentille quand j'étais bébé.

- Oui mon ange, tu étais un bébé adorable et une petite fille formidable, que tu es toujours.

- Pourquoi alors, elle ne voulait plus de moi maman.

- Qu'est ce que tu racontes, ta mère t'a toujours aimé, elle était très contente que tu sois sa petite fille.

- Alors pourquoi, elle est partie.

- Parce qu'elle était malheureuse, ma chérie, elle avait beau t'avoir toi, avoir papy, mamie et moi qui l'aimions, elle n'arrivait pas à se sentir bien. C'est la maladie de la tristesse. »

Sa voix tremble un peu, je sens un sanglot enfermé dans sa gorge. Il me caresse les cheveux.

« Et elle l'a attrapée comment cette maladie ? » Il ne répond pas, pourtant je sais qu'il y a quelque chose qu'on ne me dit pas et moi je veux savoir, je veux savoir pourquoi elle était si triste, pourquoi elle s'est jetée dans la mer, alors que moi j'étais là, pourquoi elle n'a pas voulu vivre pour moi.

«Papa, j'ai 7 ans, je suis grande, tu peux me dire.

- Je vais te dire ce qui la rendais si malheureuse, mais ça va peut-être te faire de la peine à toi aussi.

- Je veux quand même savoir.

- Avant que tu naisses, ta maman et moi nous avions déjà eu un bébé, un petit garçon, il s'appelait Maxime, c'était notre premier bébé, on était heureux, si heureux. A cette époque ta maman était toujours contente, elle ne prenait pas de médicaments, elle allait bien.

- Alors j'ai un grand frère !

- Tu as eu un grand frère, Maxime était un merveilleux petit garçon, il avait des grandes fossettes dans les joues comme toi, il était si mignon, ta mère était complètement gaga de lui et moi aussi. Un jour, un horrible jour de janvier, Maxime avait 2 ans, ta mère avait pris la voiture pour aller faire des courses, il faisait très froid, la route était verglacée, ta mère a perdu le contrôle du véhicule, et il y a eu un accident, tu comprends. Maxime est mort sur le coup, et ta mère est morte à l'intérieur dans son cœur. On était dévasté, elle s'en ait voulu, si tu savais, elle s'est dit qu'elle l'avait tué, même si c'était un accident. Elle ne s'en ai jamais remise. J'ai cru qu'elle reprendrait goût à la vie avec toi, mais elle n'a pas pu vivre avec la perte de Maxime. »

Mon père m'a tout dit d'une traite sans vraiment respirer, d'un coup, puis il s'est tu. Il colle alors son visage contre le mien, je sens sa peau trempée de larmes. Je ne suis même pas plus surprise que ça, au moins je comprends.

«  Je n'ai pas su la déculpabiliser, pardon Léa.

- Mais papa ce n'est pas de ta faute, merci de m'avoir dit la vérité. Merci d'être resté avec moi. Tu me montreras une photo de Maxime. Je ne veux pas qu'on les oublie tous les deux.

- Oui ma chérie, je te donnerai une photo, tu as raison, je te parlerai d'eux, on ne les oubliera pas. »

Je pleure avec lui, nos larmes coulent, on a ouvert les vannes et toute cette souffrance, cette douleur, ce manque s'expriment, on ne peut plus s'arrêter, mais qu'est ce que ça fait du bien de pleurer, comme ça, ensemble. Demain, nous aurons les yeux rouges et gonflés, nos visages seront bouffis, mais nos cœurs, eux, seront libres et soulagés, car quoi de plus dur à porter que le poids d'un secret.

 

 

merci à Leiloona qui propose ses ateliers d'écriture sur http://www.bricabook.fr/ 

 

photo de Romaric Cazaux

 



05/11/2012
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