Mes petites créations ...

Mes petites créations ...

La douceur de l'oubli

 

 

 

Il ne devrait plus tarder, j'ai hâte de le voir, je suis excitée comme une gamine qui attendrait le père Noël, sauf que j'attends mon fils. C'est que je ne le vois pas souvent. On élève son petit et il faut bien le laisser s'envoler, même quand c'est loin du nid. Je guette l'horizon dans l'attente d'apercevoir sa voiture arriver au détour du virage. Il va être content, mon gourmand, je lui ai préparé des bonnes petites crêpes. Ah comme j'aime le chouchouter mon biquet . Une fois qu'on est mère c'est pour la vie, moi sur le coup, je suis une vraie poule. J'y peux rien, ça me plaît, de le bichonner, de lui faire plaisir, c'est ma façon de lui montrer que je l' aime.

L'heure tourne, il ne devrait plus tarder, j’espère qu'il a fait bon trajet, c'est fou ce qu'on se fait toujours du souci, est ce qu'il est en bonne santé, s'en sort au boulot, c'est pas toujours facile de nos jours de faire ce qui nous plaît mais faut bien croûter, c'est le nerf de la guerre comme on dit. Et surtout est ce qu'il va enfin me ramener une bonne fille qui saura s'occuper de lui et lui faire de beaux enfants. C'est qu'il ne se rend pas compte que je vieillis, je ne suis pas éternelle et j'aimerai quand même avoir la joie d'être grand-mère.

«  Ma bichette, rentre tu vas attraper la mort ! »

C'est mon gros loup qui m'appelle, il a raison, je gèle, tiens le voilà qui vient me chercher.

« Rentre donc, tu te fais du mal à rester là, viens ma belle

- Non, je préfère l'attendre ici, je suis bien.

- Voyons, Mauricette, tu sais bien qu'il ne viendra pas. »

Je ne comprends pas ce qu'il me dit, pourquoi il dit ça, bien sûr qu'il va arriver. Il me prends par l'épaule, voulant me guider vers la maison. Je m'accroche à la barrière, les larmes me montent aux yeux, je veux l'attendre.

«  Et pourquoi ne viendrait-il pas ? Demandais-je la voix tremblante

- Parce qu'il arrive demain voyons, ma chérie. »

C'est tout ce qu'il trouve à lui répondre, il n'a plus le courage de lui dire la vérité et à quoi bon la faire souffrir sans cesse. Il préfère la laisser dans ses souvenirs et dans ses espoirs, il préfère qu'elle continue de croire que leur fils reviendra. Elle a de la chance quelque part d'avoir perdu la tête. Cette maladie qui la plonge petit à petit dans l'oubli, l'empêche d'avoir à subir la plus atroce souffrance que des parents peuvent endurer. Lui essaie de la protéger, de faire bonne figure, mais il sait que leur fils ne reviendra jamais, qu'il ne reverra plus jamais son sourire, son regard malicieux, qu'il ne sentira plus sa peau, ses accolades d'homme, qu'il ne l'entendra plus raconter des blagues, jouer de la musique. Il le sait que le néant, le vide absolu, le manque, a pris sa place. Il sait aussi qu'il n'aura jamais la joie d'être grand-père. Il sait tout ça mais il tient bon, pour elle, sa Mauricette, la femme de sa vie, la mère de son enfant mort, celle qui l'a rendu si heureux. Pour elle, il sera fort, présent et aimant jusqu'au bout, jusqu'à leurs derniers souffles, il sera là. Il la guide vers leur maison, encore toutes ces crêpes..., il ne sait plus qu'en faire, tous les jours, c'est le même rituel, elle fait des crêpes pour leur fiston, et tous les soirs, discrètement, il les jette pour qu'elle ne remarque pas que personne n'ait venu et ne viendra les manger, pour la laisser dans cette douceur, la douceur de l'oubli.

 

 

merci à Leiloona qui propose ses ateliers d'écriture sur http://www.bricabook.fr/ 

 

photo de Romaric Cazaux

 

 

 

 

 

 

 



02/11/2012
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